29 juin 2009 à 20h


Dans le cadre de ses soirées-lectures au théâtre du Lucernaire, la collection "poètes des cinq continents" des éditions l'harmattan présentera le 29 juin, la lecture mise en espace d'extraits des recueils parus cette année sous la signature d'une dizaine de femmes poètes.

Cette soirée "poètes au féminin" est la première d'une série qui voudrait témoigner de la profondeur et de la diversité des veines d'écriture poétique de nombreuses femmes, dont la publication dans notre collection constitue une chance et un avantage pour la mémoire de la création poétique contemporaine.



Dans l'ordre de lecture: Geneviève Clancy, Anne de Commines, Danièle Maoudj, Nicole Barrière, Hoaï Huong Nguyen, Jamila Abitar, Nina Zivancevic, SonYa Sandoz, Wafaa abed Al Razzaq, Lina de Feria, Soisik Libert.




Mise en espace: Centre international de créations d'espaces poétiques (CICEP)


Entrée libre dans la mesure des places disponibles


"Poètes des cinq continents (direction: Emmanuelle Moysan/Philippe Tancelin)

Auteurs concernés (ayant une fiche sur le site) :

Jamila Abitar, Geneviève Clancy, Lina De Feria, Soisik Libert, Nina Zivancevic, Nicole Barriere, Hoai Huong Nguyen, Danièle Maoudj, Sonya Sandoz, Wafaa Abed Al Razzaq, Anne Commines (De)

Nicole Barrière, Presqu’îles. Poétique de la perte. Paris : L’Harmattan (Poètes des cinq continents), 2008, 116 p. 12,50 euros.

 

Il faut creuser l’écart entre l’événement et le langage.

 

Pascal Quignard, Les Ombres errantes,

 Grasset, 2002, p. 23.

 

 

Quand on lit Nicole Barrière, on perçoit dans son écriture l’autorisation de lever toute limite à l’interprétation. Ses poèmes touchent à tel point qu’on se sent lié au poète et qu’on ressent ce lien jusqu’à vouloir « assumer l’esprit du poète »[1].

 

Dans Et si c’était ELLE (L’Harmattan, 2007), Nicole Barrière écrit : « la vérité toute nue est qu’il faut encaisser et tout le temps l’expérience de vivre » (p. 61). Dans la même collection, Poètes des cinq continents, cet espace expérimental, elle publie un nouveau recueil, Presqu’îles. Poétique de la perte (2008). Ce titre rappelle que s’il y a un convive permanent, une condition précédente, toujours-déjà-là, au cœur de l’expérience de vivre, c’est la perte. Et qu’en faire l’expérience, à travers la perte d’être chers, de repères, de croyances, de souvenirs, comme l’indique la quatrième de couverture, est inéluctable. « La perte, c’est le fait accompli du poème, l’expérience à partir de laquelle naît la poésie ».[2] Autrement dit, une action exécutée avant que les affectés ne puissent faire quoi que ce soit. La perte relèverait même de la prédétermination. Face à cette événementialité arbitraire de la vie, cette inévitabilité de l’absence, du vide, de la déception, de la disparition, du dégressif, de l’excessif, Nicole Barrière a élu la poésie comme lieu privilégié de ce qu’elle nomme, dans une articulation maternelle, ‘l’inestimable transmission du souci de vivre’. L’acte poétique, à la fois par l’écriture du poète et la lecture qu’il convoque, est un pacte d’empathie qui relie. Qui permet de faire quelque chose de ce que la vie fait de nous ou ce qu’elle nous fait.

 

Nicole a ceci de particulier que, d’un recueil à l’autre, elle habite ce lieu unique et indéterminé, perdu en quelque sorte, auquel la poésie, et elle seule, donne accès. On ne vit pas sur ce lieu, on vit avec. Je rapproche la posture poétique de Nicole à la posture de l’intellectuel d’après les mots d’Edward Said :

 

An intellectual is like a shipwrecked person who learns how to live in a certain sense with the land, not on it … [3]

 

Un intellectuel est comme un naufragé qui, dans un certain sens, apprend à vivre avec et non pas sur la terre  

 

La question est donc celle de vivre, de (se) faire avec, puisque l’événement de la perte nous laisse sans. Ne pas entendre dans ce ‘faire avec’ un renoncement, une adhésion au fatal. Le poète prescrit une composition avec. Le recueil ne cesse de revenir sur la scène même de l’écriture de la perte. Revenons, d’abord, sur sa façon de mettre les choses en place.

 

Le titre de ce nouveau recueil, Presqu’îles. Poétique de la perte, interpelle par son allitération captivante. D’emblée, nous pouvons percevoir dans l’itération volontaire de la consonne [p] (rappelant poète, poésie, poème, poétique, mais aussi perte), dans son retour expressif dès l’amorce, dès la présentation, une sorte récurrence phonétique. Parmi les caractéristiques de cette consonne, on peut retenir qu’elle est occlusive, bilabiale, sourde, orale et centrale. Ces traits distinctifs se retrouvent dans « l’écriture poétique des deuils [qui] travaille la vie jusque dans la voix du poète » (quatrième de couverture). Nous voilà donc avec une œuvre qui pose son seuil, à travers ce [p], la lettre répétée ; qui (se) compose avec le deuil à travers ses peu — je veux parler des poèmes, mais surtout de ce qui persiste en eux. Nicole écrit :

 

Chaque poème

A quelque chose de l’éclair

Un rien, mais un rien qui insiste. (p. 81)

 

Au rien négatif, le rien-du-tout de la perte, qui ôte, le poète pose le poème comme hôte, comme lien de terre, pourrions-nous dire, si on se rappelle qu’une presqu’île est une terre entourée d'eau de tous côtés, excepté celui qui la relie au continent par un isthme. Vivant avec cette langue de terre (le mot avec débute la page vingt-cinq d’où sont extraits les vers suivants), le poète, dans sa langue poétique, dit :                             

 

Nous sommes deux

Et deux et autres jusqu’à être mille et mille et plus

A garder cet espoir de haute lune

Contre les camps du taire

Contre les champs de ronces oublieuses

Contre les sources infestées de vipères

 

Contre

Contre

Contre toutes les morts programmées d’un seul signe

 

Contre

Contre

Contre les lendemains prescrits et le devenir pris en otage

 

Contre

Contre

Contre l’asphyxie lente des chants et ds mémoires

Quand personne ne sait dire la nouvelle.

 

Pèlerin de ma vie dans cette nuit

Reprenons l’alliance et la marche

 

Simplement pour le goût d’être ENSEMBLE. (p. 25 – 26)

 

 

D’un seul signe, [p], Nicole nous met à la porte, à la portée, de sa poétique. Dans une autre sonorité, terre/taire (on peut aussi entendre ter, pour rester dans la triple répétition), Nicole nous nous dit : en voilà de ce que peut faire la poésie quand tout disparait :

 

Le poème retient la broussaille du taire

Jusqu’à l’étreinte, (p. 56)

 

Presqu’îles est une invitation à l’écoute, à entendre les mots, les sons et les cris, mais aussi le silence ; à saisir les blancs, les vides, ces autres espaces du taire d’où s’étire le dire.

Le poète fait intervenir une autre récurrence. Nous allons juste l’évoquer pour sa fonction prosodique, énonciative, dans la mesure où elle installe un rythme, un hymne, ‘un isthme’, pourrait-on dire, dans le recueil.  

 

Presqu’îles est une œuvre fragmentée, une écriture de l’écart, un tracé avec ses effacés, un cri avec ses silences, un cri dans le silence, une présence dans l’absence. Cette partition fait substance contre la carence qui suit l’expérience de la perte. Il faudrait d’ailleurs prendre en compte cette problématique poétique dans le sens de la question que Nicole Barrière posait déjà dans Et si c’était ELLE : « Quelle forme a pris l’absence ? » (Livre XV-Et si c’était ELLE, p.89). Dans Presqu’îles, un puissant énoncé prend l’absence :  

 

Entendre,

Dans l’haletant intervalle des répétitions

Ce cri asphyxié du silence

 

Pour l’avoir entendue répétée par le comédien Thomas Josse, qui a accompagné Nicole Barrière lors de la soirée de présentation à l’espace le Scribe l’Harmattan à Paris (avec le musicien interprète Pierre Meige), je dirais qu’il y a quelque chose de litanique dans cette formule. Quelque chose qui insiste de sorte que le poète la reprend, avec une différence, là où presqu’îles, le mot, apparaît pour la troisième fois dans le recueil :

 

Haletant intervalle des répétitions

Du prononcé au cri

Du cri asphyxié au silence

Qui dévaste sans cesse.

p. 38

 

Ce refrain mérite une étude plus approfondie. Les poèmes qu’il introduit indiquent clairement que Presqu’îles est aussi une réflexion sur la poésie, sur l’écriture poétique en prise avec le réel ainsi que l’histoire et l’imagination du poète. Quel que soit son sujet, son objet, la poésie a toujours cette part qui vers elle-même. Si Nicole ne nous a proposé une ‘poétique de la perte’ et non une ‘poésie de la perte,’ il ya bien une raison. Tentons de la dire comme suit : chez Nicole, chaque poème « joue et rejoue le rêve qui nous unit » (ceci est une paraphrase du dernier vers de Presqu’îles).

 

Cette présentation ne peut s’achever sans faire part de la perte qu’elle porte en elle-même. Autrement dit, elle n’est qu’une ouverture sur tout ce qui reste à voir, tout ce qui reste à entendre et à prendre dans ce recueil. Il y a fort à gagner à faire l’expérience de cette perte-ci.

 

 

Serigne Kandji



[1] « The irrational trick of assuming the spirit of the author », selon J. V. Cunningham (1911 -1985) dans Collective Essays, 1976.

[2] ‘Le poétique et l’expérience de la perte’ de Richard Stamelman, dans Poétique du texte offert. Textes réunis par Jean-Michel Maulpoix, ENS Editions, 1996, p. 27.

 

[3] Edward Said, Representations of the Intellectual. New York : Random House, 1994, pp 59-60.

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