Israël
Israël : pourquoi cette guerre ?
Par Philippe Zarifian
L’armée israélienne s’est engagée simultanément à Gaza et au Liban dans une guerre d’un rare niveau de barbarie. Tout est détruit, rasé : pèle mêle : les habitants, les bâtiments, les routes, les infrastructure, engendrant des centaines de morts (mais au rythme actuelle, c’est en millier qu’il faudra commencer à compter) et des centaines de milliers de personnes, jetées sur les routes, fuyant les bombardements, à la recherche de quelques havres de paix. Jamais l’expression, parfois un peu galvaudée, de « terrorisme d’Etat » n’aura été aussi juste. Un des aspects majeurs des bombardements est précisément de terroriser les populations civiles, faire en sorte qu’elles quittent, de façon précipitée, tout le territoire qui va du Liban Sud, jusqu’ à la zone Sud de Beyrouth, là où vivent des « arabes », potentiel foyer d’implantation du Hezbollah.
Une guerre terroriste, qui est, en même temps, une guerre raciste, une entreprise de purification ethnique, pour isoler le Hezbollah et le Hamas, en tant que forces politiques et militaires, vider l’eau (la vie humaine) des territoires pour éliminer le poisson.
Dans le cas du Liban, cette offensive terroriste prépare, probablement, l’entrée terrestre des troupes israéliennes qui pensent pouvoir désormais agir dans des zones désertées par leurs habitants, cerner et détruire les forces combattantes du Hezbollah, voire tenter, une nouvelle fois, de s’installer durablement.
Probablement, le rêve majeur des dirigeants politiques et militaires israéliens, et d’une partie de la population juive d’Israël, est-il tout simplement ceci : faire en sorte que les populations d’origine arabe disparaissent physiquement de cette zone géographique. C’est un rêve génocidaire, mais qui ne peut totalement, les Israéliens en sont conscients, être dit et avoué. Pourtant, il est là, ce rêve génocidaire agit insidieusement dans les consciences israéliennes. Il est sans doute très difficile, pour un Juif israélien, d’admettre qu’après plus d’un demi siècle de guerre et de morts, il participe à un génocide, lent mais réel et il est vrai que, même si l’intention y est, on ne peut, rigoureusement parlant, parler de génocide. On en est juste à deux doigts ! Si un jour des historiens parviennent, même approximativement, à comptabiliser le nombre de morts et d’invalides que les incessantes attaques israéliennes ont menées ou encouragées depuis plus d’un demi-siècle (qui ne se souvient, par exemple, de la boucherie perpétrée, sous le regard tranquille des troupes israéliennes, dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, à l’époque où sévissait Sharon ?), à dénombrer les atrocités commises, d’abord dans des camps de réfugiés, maintenant dans les territoires dit « autonomes », on sera sans doute surpris.
Mais que ce passe-t-il en ce moment précisément ? Quand on est face à un gouvernement et une armée qui se comporte comme un ennemi barbare, il faut se demander : quelle est sa vision des choses ? pourquoi agit-il ainsi ? quelle est sa stratégie ?
Saron était parvenu à se former une stratégie claire et à s’en donner les moyens. Elle tenait en un mot : l’apartheid. Puisque ces damnés palestiniens avaient le tort d’exister, il convenait de les parquer, comme des animaux, dans des réserves. Il fallait certes retirer quelques colonies israéliennes mal placées, mais, avec un mur d’un côté, un contrôle total des eaux et des airs d’un autre côtés, et une surveillance intense (mais les moyens modernes de surveillance font désormais merveille), Sharon pensait avoir trouvé la solution. En même temps, il agissait sur la composition interne de la société israélienne, depuis le début étroitement hiérarchisée : les juifs originaires d’Europe et des Etats – Unis au sommet, le juifs « orientaux », originaires de pays arabes, en second niveau, et, au plus bas de l’échelle, les arabes israéliens, bénéficiant de droits minimum. Comme toute société hiérarchisée, elle risque de devenir instable. D’où l’appel incessant de Sharon à faire venir, en Israël, les « bons israéliens », ceux de la couche supérieure, pour ne pas se laisser débordé, démographiquement, par les deux autres, et surtout par les « arabes ». Double apartheid en quelque sorte : externe et interne.
Mais ce qui se passe en ce moment a une signification profonde : les dirigeants israéliens, soit ne partagent pas la doctrine Sharon, soit, plus probablement, constatent déjà son échec. Car les Palestiniens sont des humains. Ils ont élu, de manière démocratique, une majorité appartenant au Hamas, et le Hamas lui-même commençait à évoluer. Il restait armé, et parfaitement capable de contourner le mur (par des tunnels par exemple !). Mais en plus il évoluait vers une position moins rigoriste : il commençait à admettre l’existence d’Israël, son image de « terroriste » commençait à évoluer et donc … il devenait beaucoup plus dangereux !!! L’apartheid commençait à apparaître, à la fois en partie impraticable et totalement injustifiable, tout simplement inhumaine. Parquer des êtres humains dans un vaste zoo, les priver de toute libre circulation, accroître leur misère matérielle et leur désespoir, n’est pas une politique durable. Elle s’est effondrée beaucoup plus vite que Sharon ne pouvait le penser.
Quelle est alors la stratégie de rechange ?
Mon hypothèse est qu’elle n’existe pas. Le gouvernement israélien, en accord avec toute la classe politique de ce pays, n’a plus de stratégie. Il ne sait pas où il va. A leur yeux, il n’existe plus qu’une tactique : détruire. Détruire le gouvernement palestinien, pourtant parfaitement légitime, essayer de détruire le Hamas, puis, prenant la prétexte de l’enlèvement de deux soldats, tenter de détruire le Hezbollah. Détruire et pratiquer le terrorisme, au sens propre du terme : tenter de terroriser les populations palestiniennes et libanaises. Tenter aussi, de remplacer un mur, par une vaste zone déserte (sans humains) placée sous leur contrôle militaire direct. C’est une tactique. Ce n’est pas une stratégie. Les Israéliens savent bien que, quels que soient les coups portés, quel que soit le nombre de morts, et les milliers de prisonniers supplémentaires envoyés dans leurs prisons, le Hamas comme le Hezbollah se reconstitueront et se réarmeront, avec des forces décuplées par la haine. Israël s’enferme comme une impasse, et du même coup, devient comme un chien enragé.
Et il existe toujours une tentation terrible : utiliser l’arme atomique ou du moins les nouvelles bombes qui, par aspiration de l’oxygène, tuent toute forme de vie sur un périmètre donné. La tentation d’un génocide accéléré, dissimulé derrière un état de guerre. C’est une tentation, à laquelle, vue les fantastiques conséquences que cela aurait, et d’abord dans l’opinion internationale, ils ne peuvent pas céder. Mais elle est latente.
On perçoit mieux ce qui est et reste central en Israël : son armée. Ce pays est structuré et organisé comme une véritable machine de guerre, la deuxième puissance militaire au monde, après les Etats-Unis (avec l’aide de ce dernier). Les dirigeants de l’armée israélienne, qui se moquent totalement du droit international et des appels à le respecter, s’en vantent : ils sortiraient vainqueur d’une guerre avec l’Europe, ont déclarés certains et c’est probablement vrai, du moins de manière immédiate et à condition de pouvoir utiliser tous les types d’armes. C’est certainement faux à moyen terme. Car cette armée possède une faiblesse évidente : ses effectifs humains sont limités, de même que ses moyens de production d’armes lourdes.
Cette machine de guerre a une particularité, quasi-unique : cela fait plus d’un demi-siècle qu’elle tourne, qu’elle fait la guerre. Ce n’est pas une machine en réserve, c’est une machine en permanence active. Qui plus est : elle est le cœur de l’intégration sociale en Israël, de la tenue de la cohérence de la société. Plusieurs générations de jeunes des deux sexes sont passés par elle, ont été formés par elle, ont fait le feu, ont souvent commis des atrocités. Cette machine est ainsi un formidable appareil à laminer les idéaux, à tuer les sentiments éthiques, à produire des individus soudés derrière des mots d’ordre ultra-simplistes : sécurité d’Israël et lutte contre le terrorisme. Cette idéologie, ce ciment, a besoin d’être en permanence réactivé. C’est peut être ce que Sharon n’avait pas vu : la société israélienne est comme droguée. Elle a besoin de faire la guerre. Elle a besoin de croire que sa sécurité est réellement menacée (alors qu’il s’agit d’une vaste farce !) ; elle a besoin de voir des terroristes à l’œuvre, terroristes qu’elle secrète en attisant la haine. Il y a certes une minorité de la société israélienne qui veut la paix et souhaite vivre en accord avec ses voisins. Mais elle reste une minorité. Et dès que le niveau d’affrontement armé monte, il lui devient encore plus difficile de s’exprimer, bien que, courageusement, elle le fasse en ce moment.
Voici peut être ce qu’il y a de plus dangereux dans la situation actuelle : une tactique de guerre barbare, sans stratégie, une impasse qui se creuse. La guerre, encore la guerre, une guerre qui ne fait aucune distinction entre civils et militaires, une guerre menée par Israël, avec le soutien de la nette majorité de sa population, une guerre à accent implicitement génocidaire et certainement raciste, même si ce dernier est inavouable. Israël tient et pratique ce discours, en creux de tous ses actes : si les Palestiniens pouvaient ne pas exister ! Si les arabes du Liban pouvaient ne pas exister ! C’est la raison pour laquelle, depuis longtemps, depuis toujours, ils n’établissent aucune distinction entre civils et combattants.
Le 21 juillet 2006
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