La clarté
La vie est fulgurance, vitesse. A moins qu’elle ne s’étire, dans un temps long et une durée ? La poésie est en retrait face aux grandes médiations qui recouvrent les consciences. Les poèmes sont abandonnés sur les marges, gisent adossés à des arbres, errent sur les routes improbables de l’imagination, englués dans les nappes formelles ou idéales, épaisses et gluantes comme une colle qui envahit les sens, accumulant des images sombres, même la brume s’en trouve obscurcie, remplie d’ombre. A chaque lecture il faut essorer le poème, en purifier la gangue/ la langue ?
Avant de le laisser paraitre, lecteurs et exégèses professeurs et lettrés vérifient le blason, scellent de cire chaude, tatouent au chiffre matricule, estampillent le vers. Cet adoubement singulier par son origine et par sa nature, se rattache à des cérémonies d'initiation dont les sociétés primitives et celles du monde antique ou féodal fournissent tant d'exemples...
Tels des chevaliers, les poètes selon la doctrine commune de l'époque, sont sur terre pour l'accomplissement d'une œuvre à laquelle ils sont solennellement destinés le jour où, souvent en leur adolescence, ils furent visités par l’inspiration. Ainsi habités par les puissances invisibles, ayant reçu cette onction au baptistère des muses, par lesquelles ils sont faits poètes, s’ajoute un signe distinctif d’étrangeté d’habiter poétiquement[1] le monde et justifier l’apophtegme « A quoi bon des poètes en temps de détresse » ? [2]
C’est tout ! La corporation en subit parfois les pertes et les revers (les modes et vagues) au cours de chaque siècle, même s’il est quasiment impossible de retrouver les témoignages directs, restent des déclarations tonitruantes, des révolutions jusqu’à l’excès où la nature profonde des poètes se révèle…
J’entends là les manifestations de l’égo y compris et surtout ceux qui se vouent à le fustiger, ou les érudits de la parole qui ont l’art de parler pour les autres, laissant les peuples muets de leur grande blessure, refermer le secret, comme ces familles exemplaires ou tout est apparence !
Ainsi tel fait le récit de la veuve, de la sœur, et encense LA femme, sans doute et de bonne foi, enjolivant et théâtralisant les choses selon un motif imprimé dans leur imagination, par les idéologies récurrentes, illustré par les manuels d’une pensée dominante, l’histoire et les tableaux représentant la vie, l’amour, la mort selon des critères bien évalués et robustes d’une éthique !
D’autres font récit de voyage plus ou moins légendaires, puisant à grandes brassées dans la mythologie, seuls les décors changent… et encore, que de mers traversées et que de sommets atteints ! Mais au bout c’est la mort…les mêmes angoisses et les mêmes agonies qu’on figure.
Rien d’autre, que des vagues récits poétisant les faits, par pitié ou complaisance, pour flatter ou plutôt, dans la mesure du possible, conforter la veuve, les femmes, ou encore les témoins – ceux qui se sont trouvés là ou ceux qui ont répété leurs récits – abusés eux-mêmes, glorifiés, en obéissant à ce besoin de transcender les événements auxquels ils ont plus ou moins participé.
Les auteurs d’actions d’éclat en général se taisent, soucieux de ne pas déformer les faits et d’éviter de les rendre conformes à des modèles d’héroïsme préétablis. Ils se taisent par pudeur et aussi parce qu’il est difficile voire impossible de parler de l’effroi. Le silence sied aux humains exténués, couverts de poussière et de fatigue, qui pendant des jours, des semaines ou des mois n’ont connu aucun repos, les yeux hagards de sommeil et de peur, les pieds en sang.
Que racontera le poète, paupières brûlantes assigné à sa page ou à son clavier? Comment fera-t-il narration d’une histoire pour frapper les imaginaires occupés à vaquer à un quotidien détestable ou stéréotypés dans des formats de séries qui se construisent à partir d’une violence symbolique qui s’abat sur les plus faibles.
A ce challenge avec les méfias de l’image, la poésie se perd…
Comment un art aussi conforme que l’est la poésie peut-il rendre compte de la démesure, de l’informe, de la souillure ?
Le témoignage poétique a obligation de se référer à ses propres sources, l’indicible, qui rend les choses incertaines, imprécises au regard de la précision diabolique des bourreaux. Ce qui frappe, c’est la cruauté de l’image, l’excroissance monstrueuse d’une forme, ou d’une geste, des restes de sang et de sable, de boue et d’algues, des gisants et des corps meurtris, repliés en leur ultime position, ce qui frappe c’est aussi la durée et l’obscénité du malheur, les clous, les chaines, autant de formes archaïques confrontées aux formes épurées de l’art…
NB
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