L’ivre traversée de clair et d’ombre Suivie de les camps oubliés

L’ivre traversée de clair et d’ombre

Suivie de les camps oubliés

Recueil de Philippe Tancelin

Editions l’Harmattan, poètes des cinq continents, 2011

 

Nous voilà en chemin avec le poète Philippe Tancelin, sa pensée éminemment aventurière, qui interroge un des piliers du triptyque de sa démarche : rêver, rencontrer, résister.

L’interrogation se porte sur la question :« qu’est-ce que la rencontre ? L’élan qui consiste à saisir l’autre dans toute sa plénitude ? de cet effort conciliant se révèle grandement la différence abolie, car à cet instant soi et autrui s’égalent dans le sens d’absence de différenciation.

Élan profondément vivant et unitaire qui désire réconcilier l’homme avec la plénitude du réel dans une joie fervente. Contre les affres de la culture occidentale affectée par le morcellement des savoirs, la solitude et la tristesse, pareils éléments suggèrent déjà la pertinence d’une telle philosophie pour aujourd’hui.

Depuis le vécu du temps des légendes, et d’autres plus immédiatement interpellant, comme la conquête de l’esprit d’enfance, l’auteur entend dégager l’indicible «essentiel» au fond des choses qui aimante toute la pensée du philosophe et constitue l’horizon poursuivi par l’homme dans sa quête passionnée et ivre ?

Que cherche le philosophe ? À comprendre le voyage qu’est l’existence, une conquête de soi-même qui permet conjointement de découvrir et goûter le monde ?

Que vise le poète ? Épouser l’élan propre à la vie, c’est-à-dire le suivre à l’endroit plutôt que de récapituler abstraitement sur son compte, contre l’univers figé des concepts, l’intuition seule capable de saisir, dans une étincelle seulement, la réalité totale et vivante de toutes choses.

Légendes, jusqu’à leur effacement car c’est un des enjeux (et des jeux ?) de l’écriture que de produire l’effacement, quand on aime est à la limite de quelque chose, le vide de quelque chose qui produit l’effacement de l’intrigue et de ses traces. Le paradigme de la rencontre devient procédé poétique, d’accord entre ton et syntaxe.

Comme sur un calendrier perpétuel où se placeraient et se déplaceraient, se surimposeraient émotions et souvenirs, dans l’espace mythique du livre comme nœud de la rencontre, là et uniquement là ? L’auteur compose la forme de la rencontre en devenir, qui reboucle avec les légendes où on peut lire à vive voix.

La rencontre se situe dans la subtile philosophie  « du je-ne-sais-quoi et du presque-rien » de Jankélévitch, percevoir le fait que les choses sont, revient à nouveau à les poser soi-même, dans l’instant, action par laquelle nous découvrons leur charme et leur mystère. Cette intuition fugitive du monde même se déploie comme la fine fleur, les premiers et derniers mots de l’univers comme de notre propre existence.

Pareille « philosophie de l’événement et de la présence » révèle ainsi un lien intime entre l’instant et la métaphysique.

Mais rencontrer, est-ce connaître ? Est-ce l’objet de la rencontre ou bien la manière de l’approcher qui constitue le véritable sens ? On ne peut atteindre la vérité à moins de l’aimer, et celle-ci consiste en cette indicible étincelle, cette « apparition » qui peut disparaitre, de cette angoisse « presque-rien » dans laquelle il manque tout.

Qu’on songe à ce qu’inflige l’absence de grâce au mouvement irréprochable, toujours à recommencer, ce qui constitue le caractère à la fois passionné et inachevé de toute quête, à chercher ce qu’on a déjà trouvé, et l’existence se déroule selon une trame tendue vers cette communion toujours renouvelée avec le monde dans la ferveur de l’instant.

Tel est le « savoir vivant » qui se révèle à l’intuition dans le presque-rien d’une apparition. Celle-ci, ineffable, irréductible au concept, et la solitude de l’écrivain cherche sa syntaxe pour éveiller la fluidité de l’être, se risquer à la mesure du silence, tenter la plénitude de soi quand à face à l’extase prend place le vertige.

Il y a idéalement l’oubli de soi et la rêverie active, l’attrait pour la Chose, ce contour qui lie le poète au monde, ces déséquilibres de surface, ces sensations de flotter dans le vide, cette approche à pas de loup devant la rose qui est devant soi, en écartant les épines. Son parfum est vertige, on s’attendrit tout à coup, on partage le rire, les cris et les éclats de lumière, on fait l’amour, on le refait, tout est rythme dans le corps épris, guidé par une joie sans défense : le rire des yeux. Quand on aime est à la limite de quelque chose.

Pour retenir, il faut faire parler la syntaxe, comme geste, enchâsser le discontinu et le contrôler, le geste, le mouvement, le rythme, répartir le clair et l’obscur, la fulgurance et la chute, la réversibilité pour tenter le texte magique qui vocaliserait l’inouï.

Entre rêve et rencontre, entre rencontre et utopie, il y a les énigmes de silence, l’habit de silence où l’écrivain entre dans son monde pour « nettoyer » l’imagination du lecteur, le capter par des substitutions d’empreintes et le transporter dans un autre monde : chaque mot chaque phrase est la destruction impitoyable des traces.

Cette question évoque une duplicité : il y a aussi effacement des traces dans les camps palestiniens. Position du témoin où nous retrouvons Philippe Tancelin. Nous voilà à la croisée d’un captif amoureux, un palindrome où le texte se déploie dans les deux sens, remontée dans le temps et descente vers la mort. Comme tout poème initié, il se pare de la belle langue, d’emblèmes, de signes et de rites. A quel seuil de néant se penche t-on ? De l’autre côté des étoiles, l’écriture est un pacte où la militance n’a que faire, un pacte en blanc avec la solitude et la dissidence extrêmes.

Genet écrivait « c’est que j’ai regardé la résistance (palestinienne) comme si elle allait disparaître ». Philippe Tancelin ne dit rien d’autre, mais quelle analogie pourrait-on faire entre la stratégie poétique et celle des armes ? N’est-elle pas dyssimétrique ?

Alors la question se pose dans le paradigme de la rencontre : qu’elle soit amoureuse ou de la guerre, n’est-ce pas une dérobade, une recomposition poétique de la mémoire, un agencement de récits et de ses formes dans un cycle de devenir de la mort ?

Vieillir poétiquement peut-être ? Sur quoi et sur qui le poète témoigne t-il ? sur rien, il n’a aucun secret sauf la pensée et ses détours, sauf les jeux ludiques d’une langue d’amour, « le rien à voir et à entendre » ce rien travaillé partir du blanc, du transparent comme ligne de force de l’écriture avec les vertiges du néant et de la parole vide, voilée par la parure du langage poétique, l’incroyable ingénu qui ruse avec l’impensable de la mort qui fait apparaître les choses elles-mêmes, transfigurées , un état de langueur traversé de cette source d’eau vive, cet esprit d’enfance, dont la bannière est l’étonnement, dont l’innocence la vertu, dont le fil d’Ariane est l’amour, hors duquel il s’égare dans le multiple.

Une telle philosophie de la rencontre va de la plénitude de l’amant et de l’aimé, au travail d’enfantement issu du désir de communion avec le monde, où le poète se trouve confronté à sa capacité humaine de création et à la nécessité du courage comme commencement à la connaissance.

 

Nicole Barrière

30/05/2011

 

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