L’eau, le monde réel

Publié le 16 Janvier 2017

L’eau, le monde réel

 

Souvent dans son œuvre, Yves Bergeret nous dit : l’eau c’est la parole.

Ici, en donnant dans le titre « le monde réel », il semble nous dire que c’est le monde palpable, le monde de la réalité qu’il décrit avec Francesco Marotta.

Ce monde réel des migrants, qui étreint chaque jour nos consciences tandis qu’ils sont toujours présents/ absents, tandis que les pouvoirs politiques tentent de les effacer, et d’effacer avec eux le monde réel de la solidarité. Il y a ceux qui les aident et se retrouvent au tribunal, ou  inquiétés d’avoir fait devoir d’humanité et de l’autre le discours « double bind » des autorités politiques et administratives qui enjoignent d’un côté par des conseils et des appels à la solidarité lors des grands froids. Quel est ce discours, quelle est cette parole qui d’un côté incite et de l’autre surveille et punit ?

L’eau c’est la parole, mais quelle est cette eau du réel qui peut prendre tant de formes et de force : source, torrent, fleuve, vague, océan, pluie, neige, glace, vapeur ou nuage ?

Mais l’eau n’est pas seulement parole, elle selon Gaston Bachelard « le pays natal est moins une étendue qu’une matière ; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse,  une eau ou une lumière. C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries, c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance »

C‘est que les images matérielles portent des valeurs psychiques et des archétypes.

L’eau du poème ici, c’est le voyage d’exil, ses remous, ses périls, et l’impérieux désir de vie, puis l’eau de la mémoire qui est ici évoquée avec les mots amphore, source, puis dans la métaphore de la nappe/eau mer, apparait l’instable où les couleurs de la mort contiennent celles de la lumière et de la vie « la vague ténébreuse qui engloutit et fracasse »

Le réel c’est le naufrage, mais c’est surtout l’effet de situations de misère et de guerre des réfugiés (ceux qui cherchent refuge) et non ce terme administratif de migrants (en situation incertaine avant triage) qui les sépare des réfugiés, (ceux qui ont ce statut).

Il faut cesser ces séparations, il y a des gens qui souffrent qu’ils viennent de l’étranger où les gouvernants occidentaux ont porté leurs fléaux, guerre et pillage postcolonial, et ceux qui souffrent à l’intérieur (8 millions de pauvres dont presque personne ne parle), car ces séparations font le lit des guerres civiles.

L’eau du poème énonce bien cela « qui se fait digue pour les marées de boue

engendrées par le rejet et la haine. »

 

L’eau de la parole « rejet et haine », franchit un pas de la matérialité vers l’idée, le monde réel c’est la situation, le rejet et la haine sont des modalités de lecture de cette situation.

Le rejet et la haine sont par exemples les idéologies libérales et de clôture des gouvernements européens et leur manière d’attiser rejet et haine, alors qu’une autre lecture est faite par les gens et les peuples qui est d’accueillir et d’être solidaire. Dans la vallée du Giers, des familles se sont regrouper pour fêter Noel avec des réfugiés, des paysans ont accueilli des réfugiés irakiens dans leurs fermes de la Haute-Loire. Du coup on se pose la question du réel, est-ce le rejet et la haine comme idéologies, ou l’accueil et la solidarité comme actes ?

Mais l’eau c’est encore autre chose, c’est une frontière, une mer, un océan, c’est aussi un reflet, cela évoque dans les archétypes de nombreuses civilisations les passages d’un monde vers un autre, et notamment le passage vers le monde des morts.

A ces évocations convenues des archétypes, et toutefois fortes dans l’imaginaire, il est aussi la consistance et la mouvance de l’eau, comme élément capable de produire des images, depuis le reflet de Narcisse.

Les images de l’eau n’ont pas la solidité et la constance des images de la terre, ni la vigueur de celles du feu, les reflets donnent des images faciles et fuyantes, elles sont de l’ordre de la surface et du paraitre, et d’une certaine manière on retrouve l’équivalence de ces images-là  vers la fin du poème :

« C’est la passion ancienne

qui se lève dans le cœur de la rose, »

comme le seraient les évocations de la femme dans ce que Bachelard nomme le complexe de Nausicaa, ou encore le complexe du cygne pour Léda.

Dans cette évocation de la passion ancienne qui se fait digue pour les marées de boue

engendrées par le rejet et la haine, ce sont d’autres visions à visées sexuelles qui émergent dans l’imaginaire des poètes…

il faudrait alors visiter les eaux profondes, les eaux qui risquent d’engloutir comme elles engloutissent les naufragés. D’une certaine manière les poètes avec l’image de la rose, le désir sexuel à son point culminant, et par les marées de boue, ce qui lui fait obstacle, le rejet et la haine  jusqu’à signer la mort de la passion amoureuse.

C‘est alors qu’à nouveau il fait interroger le monde réel, qui ne se construit que par des choix, comme on l’a vu a vu pour la question des réfugiés, soit en répondant par des idéologies, soit en répondant par des actes de solidarité et d’accueil.

L’eau, dit Bachelard est une substance mère, qui unifie les images autour d’un souvenir impérissable, la mort de la mère, et toutes les images des femmes aimées sont emportées par la mort, et raniment l’image de la mère mourante. Cette rêverie poétique de l’eau, le monde réel suggère le masque de la rêverie de la mort.

Mais où est le réel ? il faut relire l’analyse subtile de Bachelard pour suivre la dynamique de cette rêverie de l’eau, la parole de l’eau.

Nicole Barrière

Rédigé par nicoletta

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