Le Corbusier, Orion et l’aventure humaine.

Publié le 2 Octobre 2016

Le Corbusier, Orion et l’aventure humaine.

Nicole Barrière

La plaine de Firminy s’étend depuis Saint Etienne, longeant la vallée de l’Ondaine, depuis Bellevue, on traverse les villes du bassin minier, la Ricamarie, le Chambon Feugeroles. Autant de noms que de luttes, autant de mémoires minières, coups de grisous et grèves, une école de résistance et de dignité humaine.

Ville de mine, d’acier et de forge, Firminy, le savoir-faire des ouvriers s’ancre dans l’innovation et la haute technologie. C’est la ville Le Corbusier, véritable novateur en matière architecturale. Aujourd’hui devant le Centre civique qui rassemble la Maison de la Culture, le stade, la piscine et l’église, on est un peu dépaysé devant autant de béton… mais ce béton armé brut de décoffrage a une histoire. Elle est née de la volonté d’hommes politiques et d’architectes travaillant selon les principes de la Charte d’Athènes, de sortir des bidonvilles et habitat insalubre, les familles ouvrières entassées dans une seule pièce, sans eau ni électricité.

La consigne de l’époque est aux espaces verts, et les fonctions de l’habitat sont : « la maison comme machine à habiter » et « habiter, travailler, se recréer, circuler » c’est-à-dire s’épanouir dans un cadre « soleil, espace verdure ».

Le béton a sa beauté… si l’on songe au bel immeuble de Niemeyer place du colonel Fabien à Paris, ou au stade de Firminy, à sa maison de la culture. L’église est une sorte de grosse cloche, dans laquelle on se demande bien quels dieux pourraient y séjourner… mais justement n’est-ce pas d’autres esprits qui s’y invitent ?

L’esprit des architectes de l’époque, leur vision pour faire face au manque de logements confortables, en vue d’absorber les populations venant s’installer dans les villes en pleine mutation industrielle.

Habiter, le passage de la vie d’une famille logeant dans une seule pièce, à des appartements opérant la séparation de pièces qui constituent aujourd’hui la banalité des appartements courants, est une révolution ; parents et enfants ont leur chambre séparée, cuisine et salle à manger, salon sont séparés, quant à la salle de bain, inexistante auparavant, elle est dotée d’une baignoire, véritable luxe si l’on songe au travail des ouvriers des mines et aciéries.

Travailler, tout d’un coup le verbe prend un ton lui aussi révolutionnaire à une époque où on ne parle que de chômage, de fermetures d’usines et de licenciements.

Se récréer… ici prend place le stade, stade magnifique, de plus de 4000 places, épousant parfaitement la géographie du lieu, laissant apparaitre le rocher, offrant du haut des tribunes, le spectacle de la colline en face, toute boisée. Et derrière une vue dominant le panorama qui s’étend jusqu’ai Velay. C’est ainsi qu’en ces pays de plaines et de collines, on apprend qu’il n’est nul besoin d’être haut pour voir loin…

A côté du stade, la piscine, et face au stade, la Maison de la culture, long édifice de 112 m, implanté sur une ancienne carrière de grès houiller, cette maison de la culture est une danse, tant dans sa forme que dans ses couleurs, normal… puisqu’elle est l’œuvre de Le Corbusier et Iannis Xenakis. Elle est grandiose… inclinée, pas arrogante pour deux sous mais là ouverte à la création et à la vie.

L’église a été construite en dernier, mais quels dieux pourraient l’habiter ? Comme de nombreuses églises, elle est vide ! Il semble que sa construction fut laborieuse, s’étirant dans le temps… Eglise placée sous la constellation d’Orion… la lumière pénètre dans la coupole par les orifices qui dessinent la constellation.

Pourquoi Orion ? Une des constellations connues la plus ancienne, et présente dans de nombreuses civilisations des deux hémisphères, déjà présente dans l’Antiquité, dans les récits et poèmes de Virgile et Homère, dans la Bible et autres récits religieux.

Orion le chasseur légendaire de la mythologie grecque, la lumière immédiatement reconnaissable par sa forme aux étoiles très brillantes. Ne symbolise-t-il pas la jeunesse et l’invincibilité ? La nébuleuse fourmillante d’une mythologie complexe, et d’une histoire à construire, à venir…tant de versions existent.

Depuis l’homme marchant à l’horizon des Egyptiens, le géant Nemrod des Assyriens, comme l'habitant de la montagne chez les Grecs, le berger authentique des cieux en Mésopotamie, le fils de Shiva chez les hindouistes, seigneur des esprits et des karmas, le combat contre la nuit et l’hiver.

Je veux voir là la figure d’un peuple pugnace, d’une humanité, véritablement géante en marche, habitée de progrès et de dignité humaine.

Utopie… combien cette utopie est aujourd’hui vivace, vivante, et combien nécessaire, quand on voit les conditions de vie de tant de gens, travailleurs pauvres, chômeurs, réfugiés.

Il est temps, plus que temps de s’inspirer de ces géants penseurs et artistes qui ont façonné l’histoire après la seconde guerre mondiale, il est temps de retrouver cette utopie première de vivre, de créer, et d’aimer.

Utopie ? Cette utopie est présente chez de nombreux poètes :

« Accours, grande nature, ô mère du génie.

Accours, reine du monde, éternelle Uranie,

Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion

Où sur les triples feux du superbe Orion

Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive emportée,

Tu suives les détours de la voie argentée,

Soleils amoncelés dans le céleste azur

Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur;

Descends, non, porte moi sur ta route brûlante;

Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente.

André Chénier

Jeu muet

Avec mes dents
J'ai pris la vie
Sur le couteau de ma jeunesse.
Avec mes lèvres aujourd'hui,
Avec mes lèvres seulement...

Courte parvenue,
La fleur des talus,
Le dard d'Orion
Est réapparu.

René Char

« ORION
C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle est par un dard continuel. »

Blaise Cendrars

…/ Vogue ; les brouillards sous lui flottent dissous ;
Ses pilotes penchés regardent, au-dessous
Des nuages où l'ancre traîne,
Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond,
Le sommet du Mont-Blanc ou quelque autre bas-fond
Ne vient pas heurter sa carène.

La vie est sur le pont du navire éclatant.
Le rayon l'envoya, la lumière l'attend.
L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie ;
Point d'armes ; un fier bruit de puissance et de joie ;
Le cri vertigineux de l'exploration!
Il court, ombre, clarté, chimère, vision!

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Faisant à l'homme avec le ciel une cité,
Une pensée avec toute l'immensité,
Elle abolit les vieilles règles,
Elle abaisse les monts, elle annule les tours ;
Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,
Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction
De composer là-haut l'unique nation,
A la fois dernière et première,
De promener l'essor dans le rayonnement,
Et de faire planer, ivre de firmament,
La liberté dans la lumière.

Victor Hugo, la légende des siècles

Rédigé par nicoletta

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